LE PORTABLE
Les personnages
Alain, 17 ans, jamais sans son téléphone portable.
André, le père, épicier.
Marguerite, la mère, épicière.
***
Le salon de Marguerite et André. Ils rentrent de l’épicerie où ils travaillent ensemble. André s’assied et s’affaire à ouvrir son courrier quand le téléphone se met à sonner. Marguerite décroche. Alain entre dans la pièce au même moment, occupé à envoyer un SMS sur son portable.
Marguerite
Allô ! Ah, c’est toi ma chérie ? Où êtes-vous ? …Ah bon ?…Vous en avez pour une demie heure ?...Oui, à tout de suite ! (Elle raccroche).
Alain
C’était qui ?
Marguerite
Ta sœur et son fiancé. Ils sont coincés dans les embouteillages. (Ironique…)Eh bien, bonjour mon chéri ! Tu as survécu à l’école toute la journée sans ton portable ?
Alain
Hmm… Bonjour Maman. (Il l’embrasse, puis sort de la pièce, les yeux fixés sur son portable.)
Marguerite
Ah ! Ces portables ! Ils me sortent par les yeux ! Je ne sais pas comment tu as pû garder ton sang-froid cet après-midi avec cette fille qui discutait au téléphone alors même que tu la servais ! A ta place je lui aurais demandé de se pousser et de laisser passer les autres clients qui attendaient qu’elle paie ! Quelles manières tout de même ! Comme si leurs conversations personnelles nous intéressaient ! Et puis qu’ont-ils à se dire à toute heure de la journée ? (Regardant André) Tu ne dis rien ?
André
J’en dis que nous avons si peu de clients depuis l’ouverture du nouveau Auchan que je ne peux pas me permettre de me fâcher avec qui que ce soit ! Entre ceux qui cherchent la monnaie pendant des heures et ceux qui sont au téléphone, que veux-tu… ? Le client est roi !
Marguerite
Mais tout de même, je …
(Le téléphone sonne à nouveau) Excuse-moi !
(Elle décroche)Allô !... Ah, bonjour Denise… Non, elle n’est pas encore arrivée… Oui, nous sommes impatients de rencontrer le fiancé, bien sûr !...Oui, c’est cela… A plus tard !
Alain (de retour, tapotant sur son portable)
C’était qui ?
Marguerite
Ma cousine Denise. Elle veut savoir à quoi ressemble le fiancé de Jeannette !(A André)De quoi parlions-nous ? Ah, oui ! Le nouvel Auchan. Tu crois qu’il peut nous faire du mal ?
(Alain ressort).
André
Nos chiffres sont en nette baisse depuis son ouverture. Nous ne servons plus à rien ! Pourquoi faire les magasins quand on peut tout acheter sous un seul et même toit ? Pain, chaussures, bouquins, téléviseurs ! Je pense sérieusement à vendre le stock et à me recycler.
Marguerite
Comment ça te recycler ? Nous tenons l’épicerie depuis 30 ans, tu ne sais rien faire d’autre ! Te recycler dans quoi ?
André
Euh,….les téléphones portables justement, pourquoi pas ? Ça se vend bien tu sais ! J’ai rendez-vous avec mon banquier demain pour discuter de mes options.
Marguerite
Tu plaisantes ? Ne compte pas sur moi pour vendre ces machins ! D’ailleurs je n’y connais rien,…ni toi non plus !
André
Alain s’y connaît bien, lui. Ses résultats scolaires ne sont pas fantastiques, peut-être devrions-nous le diriger vers une carrière pratique ? Quelque chose qui l’intéresse ?
(Le téléphone sonne à nouveau. Marguerite décroche).
Marguerite
Allô !... Ah, c’est toi Suzanne ?... Oui, ça va, je te remercie !... Demain soir pour le dîner ? Mais, ce serait avec plaisir, oui…. C’est cela, à demain donc !
Alain (de retour, tapotant sur son portable)
C’était qui ?
Marguerite
Suzanne et Roger. Ce fichu téléphone n’arrête pas de sonner ! Je ne serai jamais prête pour recevoir Jeannette et son fiancé !
(Alain repart, toujours tapotant sur son portable).
André (ironique)
Tu vois…Si tu avais un portable tes appels seraient répartis dans la journée, au lieu de tous arriver à l’heure du dîner !
Marguerite
Je travaille dans la journée, moi ! Je n’ai pas le temps de pianoter toutes les 10 minutes !
André
Pianoter est plus rapide qu’un appel. C’est le but de la manœuvre !
Marguerite
Je vois que tu as étudié la question en profondeur ! Mais… tu étais sérieux tout à l’heure à propos d’employer Alain ? Il a toujours la tête dans les nuages… On dirait qu’il ne communique plus que par message maintenant ! Je me demande parfois s’il n’a pas perdu l’usage de la parole ! Tu l’imagines avec des clients à renseigner ?
(Le téléphone sonne. Marguerite décroche).
Allô !... Bonjour Monsieur !... Oui, c’est sa mère. C’est à quel sujet ?... Ah, bon ! Oui, je l’appelle. (Crie) Alain ! (A son mari)Un monsieur qui ne veut pas dire son nom, ni pourquoi il appelle…
(Alain arrive en courant).
Marguerite (lui tend le combiné)
Pour toi. Tu sais toujours t’en servir ?
Alain
Allô ! …Oui, c’est moi… Oui…Oui…Vraiment ? (Son visage s’illumine)Oui… Oui… D’accord… Je vous remercie Monsieur ! Au revoir.
Marguerite
C’était qui ? Tu as l’air content pour une fois.
Alain
Oui, c’est une bonne nouvelle. Je…
(Le téléphone sonne. Marguerite décroche).
Marguerite
Allô !... Ah, bonsoir Fernand !... Vous avez perdu les clés de l’immeuble ? Oui, oui, je descend vous ouvrir ,…une petite minute ! (Repose le combiné)Celui-là ! Il perd tout le temps quelque chose !... C’était quoi ta bonne nouvelle, Alain ?
Alain
Le mois dernier j’ai participé à une compétition de poèmes SMS…
Marguerite
Qu’est-ce que c’est que ça ?
Alain
Ben, des poèmes écrits sur les portables. Cela se fait de plus en plus tu sais. C’est un nouveau genre littéraire et…
Marguerite (pouffant de rire)
De la littérature sur téléphone ? On aura tout vu ! Ce n’est pas plus pratique à lire dans un bouquin ? Vous les jeunes, vous ne cessez jamais de m’étonner !
André
Laisse-le parler Marguerite ! Alors et cette compétition ?
Alain
C’est mon poème qui a gagné le premier prix!
Marguerite
Et qu’est-ce que tu as gagné ? Un second portable ?
Alain
Non, 1000 Euros et un contrat avec une maison d’édition !
André
(A Marguerite qui reste bouche bée)Je t’ai dit qu’il y avait de l’avenir dans la téléphonie !
(A Alain)Viens t’asseoir près de moi mon fils, nous devons parler affaires !
(Le téléphone sonne à nouveau mais Marguerite ne décroche pas, encore sous le choc de l’annonce).
FIN
©Isabelle Stevenson